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Publié par frère jacques

Calvin, un homme face à la Bible

Jacques Blandenier

 

 

 

L’Ecriture et l’Eglise (3)

L’accès à la Bible pour chacun dans sa langue maternelle, bien sûr, mais immédiatement la question se pose : comment chaque croyant lira-t-il et interprétera-t-il la Bible sans s’égarer s’il n’est guidé par le clergé ? Nous reviendrons tout à l’heure sur ce point.

 

Luther commence par écarter la prétention de l’Eglise à être ce guide sûr car dit-il, cela n’a pas empêché les théologiens de se contredire et la vérité révélée d’être altérée sur de nombreux points. Il refuse donc la prétention de l’Eglise à avoir une autorité au-dessus de celle de la Bible pour la contrôler. En 1520, Luther écrit une parole forte au pape Léon X qui le menace d’excommunication : «Je ne puis accepter qu’on impose une interprétation de la Bible, car il faut que la Bible, cette source de toutes les libertés, soit libre elle-même. » Et Luther n’a aucune hésitation à dresser la Parole de Dieu face aux  enseignements de l’Eglise.

 

Calvin a exposé une doctrine de l’Ecriture de façon plus élaborée que Luther. Il vaut la peine de suivre sa démarche à travers les chapitres VI et VII du livre I de l’Institution chrétienne[1]. Le réformateur commence par affirmer que la révélation naturelle ne suffit pas. Les « maîtres muets » – c’est-à-dire la création – n’offrent qu’une connaissance confuse et éparse. C’est pourquoi, Dieu a « ouvert sa bouche sacrée » pour révéler aux hommes sa personne et son œuvre. Car « nul ne peut avoir seulement un petit goût de saine doctrine pour savoir ce qu'est Dieu, jusqu'à ce qu'il ait été enseigné par l'Ecriture sainte ; car de là procède le commencement de toute droite intelligence, quand nous recevons avec respect tout ce que Dieu y a voulu révéler de lui-même » (I.C. I/6/2).

 

            Dieu a parlé aux prophètes et aux apôtres. Mais ses Paroles ont été délivrées à des moments particuliers de l’histoire. Or, « si on regarde combien l'esprit humain est enclin et fragile pour tomber en oubliance de Dieu ; combien aussi il est facile à décliner en toutes espèces d'erreurs ; de quelle convoitise il est mené pour se forger des religions étranges à chaque minute : de là on pourra voir combien il a été nécessaire que Dieu eût ses registres authentiques pour y coucher sa vérité, afin qu'elle ne périt point par oubli, ou ne s'évanouit par erreur, ou ne fût corrompue par l'audace des hommes » (I.C. I/6/3).

 

            Puisque Dieu « ne parle pas journellement du ciel » c’est donc dans les Ecritures que les fidèles peuvent l’entendre s’adresser à eux, dans la mesure où « ils tiennent pour arrêté et conclu qu'elles sont venues du ciel, comme s'ils entendaient là Dieu parler de sa propre bouche » (I.C. I/7/1).

 

Mais une question cruciale se pose : « Qui est-ce qui nous rendra certains que cette doctrine soit sortie de Dieu ? ou bien qui nous certifiera qu'elle est parvenue jusqu'à notre âge saine et entière ? » C’est la question du canon des Ecritures, et elle soulève un problème épineux : pour les contradicteurs catholiques de Calvin, l’autorité de la Bible dépend d’une décision canonique de l’Eglise ; mais s’ils avaient raison, celui qui donne l’autorité exerce un pouvoir de contrôle sur celui à qui il la confie. Alors Calvin s’indigne : comment prétendre que la Parole, qui est celle de Dieu, ait autorité parce que les hommes l’ont décrété ainsi ? On est au cœur du débat : qui, de l’Ecriture sainte ou de l’Eglise, a autorité sur l’autre ? L’Eglise dispose-t-elle de la Bible, ou la Bible est-elle l’instance qui réforme et juge l’Eglise sans cesse à nouveau ?

 

Pour Calvin, l’Ecriture sainte tient son autorité d’elle-même, c’est une autorité intrinsèque que nous ne pouvons que reconnaître, et non pas une autorité conférée par une instance humaine, quelle qu’elle soit. Il écrit : « Quand on nous demande d’où et comment nous pouvons être persuadés que l’Ecriture vient de Dieu si nous ne nous appuyons pas sur le décret de l’Eglise : c’est comme si quelqu’un nous demandait d’où nous apprenons à discerner la clarté des ténèbres, le blanc du noir, le doux de l’amer. Car l’Ecriture a en elle-même de quoi se faire connaître de façon aussi notoire que les choses blanches ou noires de montrer leur couleur, et les choses douces et amères de montrer leur saveur. » (I.C. I/7/2)

 

Enfin, Calvin parle du témoignage intérieur du Saint-Esprit. Etant divin, lui seul est habilité à accréditer la Parole de Dieu. « Il n’y a que celui que le Saint-Esprit aura enseigné qui se repose en l’Ecriture en droite fermeté. » Car l’Ecriture sainte, « bien qu'elle porte avec soi sa créance [crédibilité] pour être reçue sans contredit et n'être soumise à preuves ou arguments, toutefois c'est par le témoignage de l'Esprit qu'elle obtient la certitude qu'elle mérite. Elle commence lors à nous vraiment toucher, quand elle est scellée en nos cœurs par le Saint-Esprit » (I.C. I/7/5). Le Saint-Esprit, qui a jadis inspiré les auteurs bibliques, agit aujourd’hui dans l’esprit et le cœur du lecteur pour lui attester que c’est bien Dieu qui lui parle.

 

Selon la Confession de foi des Eglises Réformées de France, dite de La Rochelle, adoptée en 1571, quelques années après la mort de Calvin qui en est cependant l’auteur principal, « La Parole qui est contenue dans ces livres a Dieu pour origine, et elle détient son autorité de Dieu seul et non des hommes. Il n’est donc pas permis aux hommes ni même aux anges, d’y rien ajouter, retrancher ou changer. Il en découle que ni l’ancienneté, ni les traditions, ni le grand nombre ni la sagesse humaine, ni les décrets, ni les conciles, ni les visions ni les miracles ne peuvent être opposés à cette Ecriture sainte, mais qu’au contraire toutes choses doivent être examinées, réglées et réformées par elle. »

 

 

Comment ne pas errer dans l’interprétation des Ecritures :
les critères des Réformateurs

L’Ecriture dégagée de la tutelle du magistère romain, oui, mais on retrouve la question évoquée plus haut : comment éviter le piège des interprétations subjectives et erronées ? Le risque existe, bien sûr, et les tensions et divisions qui n’ont pas tardé à apparaître sitôt après la Réforme l’illustrent bien ! Chaque protestant serait-il un pape avec la Bible dans la main, comme le prétendait Boileau ? Peut-on déjouer ce piège ?

 

Les Réformateurs ont discerné qu’il fallait proposer un cadre, ou mieux, un fil conducteur. Donner des critères d’interprétation pour limiter le risque que chacun s’arroge de dire n’importe quoi à partir de tel ou tel texte biblique. Premièrement, l’analogie de la foi : en d’autres termes, la Bible s’interprète elle-même, ou, si vous préférez, les textes s’interprètent les uns les autres, car la Bible a une cohérence interne, ayant un seul auteur divin par-delà les multiples auteurs humains,. Notamment, les textes les plus explicites donnent un éclairage pour comprendre ceux qui sont plus difficiles.

 

On remarque que les Réformateurs ont été très prudents, voire hésitants à commenter des livres comme le prophète Daniel ou l’Apocalypse qui, du temps de la Réforme et bien avant déjà, avaient donné lieu à des théories aberrantes et contradictoires. Calvin écrit, à propos des difficultés qu’on rencontre en lisant la Bible : « Ce qui est encore obscur, il le faut passer jusqu’à ce que plus grande lumière nous éclaire. Si nous ne nous lassons pas de lire, il adviendra finalement que l’Ecriture nous sera rendue familière par continuel usage. »

 

Et puis, surtout, Christ est le centre des Ecritures, comme il est l’accomplissement de l’histoire du salut, c’est pourquoi la seule lecture qui n’égare pas est une lecture christo-centrique. Là est le critère décisif, le garde-fou qui nous évite de dérailler. Leur approche de l’Ancien Testament reflète cette conviction. Luther écrit :

 

« Si tu veux interpréter avec fidélité l’Ancien Testament, place le Christ devant toi, car c’est de lui que tout parle »,

Calvin est à l’unisson : « Les Ecritures doivent êtes lues avec l’intention d’y trouver Christ. Qui s’écarte de ce but, se fatiguera toute sa vie dans l’étude sans jamais parvenir à la connaissance de la vérité. » Le Nouveau Testament est donc le guide fiable en matière d’interprétation de l’Ancien Testament.

 

Calvin, plus que Luther, insiste sur l’unité entre les deux Testaments. On pourrait dire que sa théologie de l’Alliance est le troisième critère d’interprétation des Ecritures qui d’ailleurs se confond presque avec le critère christologique : « L’alliance faite avec les Pères anciens [les patriarches de l’A.T.], en sa substance et vérité est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle » (I.C. II/10/2). Cette unité des deux Testaments donne un cadre à celui qui veut interpréter droitement la Bible. Il écrit : « Quand saint Paul a voulu que toute prophétie fût conforme à l’analogie et similitude de la foi (Romains 12.6), il a mis une très certaine règle pour éprouver toute interprétation de l’Ecriture.

Or si notre doctrine est examinée à cette règle de foi, nous avons la victoire en main[2]. » Analogie de la foi, centralité christologique, permanence de la volonté divine de faire alliance avec ses créatures sont donc les garde-fou qui préservent plus que le magistère romain les errements dans l’interprétation des Ecritures.

 

Enfin, il ne faut pas l’oublier, si les Réformateurs appellent à une lecture personnelle de la Bible, ils ont aussi conscience de l’importance de l’étude de la Bible dans le cadre de l’Eglise envisagée comme la communauté de croyants. Omettre cet aspect, ce serait tomber dans un individualisme que le protestantisme n’a souvent pas su éviter. D’où également l’accent sur le rôle des serviteurs de la Parole de Dieu dûment préparés à leur ministère dans les Académies créées à cet effet. 2009, année du 500e anniversaire de Calvin, mais aussi du 450e anniversaire de l’Académie de Genève fondée par Jean Calvin et Théodore de Bèze, véritable pépinière de pasteurs – et souvent hélas de martyrs. « Envoyez-nous du bois, écrivait Calvin aux Eglises de France, nous vous renverrons des flèches. »

 

            Cette question du rapport entre la Bible et l’Eglise n’est pas un problème purement académique. L’enjeu est beaucoup plus décisif. Il s’agit de savoir si l’Eglise (ou la doctrine élaborée par les théologiens) est elle-même sa propre norme, ou si elle accepte d’avoir une norme en face d’elle, extérieure à elle, et à laquelle elle doit sans cesse se confronter pour se laisser corriger. Dans ce sens l’Eglise n’est réformable que si elle reconnaît que la Bible est une autorité au-dessus d’elle. Et n’allons pas croire que l’argument ne vise que le catholicisme !

En fait, tout fondamentalisme qui se croit détenteur de la vérité, mais aussi tout intellectualisme universitaire qui érige le prestige académique en magistère, courent ce risque. Une réforme permanente, exige une humilité et une très difficile capacité de constante remise en question face à la Bible, un dialogue avec l’Ecriture, dans lequel la Parole de Dieu a le dernier mot – à moins que ce soit notre "Amen" !

 

Ce qui est permanent, ce n’est pas la théologie de Calvin, mais le principe scripturaire qu’elle a établi. Cette citation de Vinet (1797-1847), qui anticipe sur la suite de notre journée consacrée au Réveil, l’exprime de façon particulièrement pertinente : « La Réformation, comme principe, est en permanence dans l'Eglise... En sorte que, aujourd'hui même, quelle que soit l'importance de l'événement du XVIe siècle, la Réformation est encore une chose à faire, une chose qui se refera toujours... Les réformateurs n'ont pas, une fois pour toutes, réformé l'Eglise, mais affirmé le principe et posé les conditions de toutes les réformes futures[3]. »

 

A suivre :  Calvin, un homme face à la Bible (4)



[1]              Citée d’après l’édition de 1560 (la septième et dernière) dans sa version (orthographe moderne) publiée en quatre volumes par la Société Calviniste de France, Labor & Fides, Genève, 1955.

[2]              Institution chrétienne : Dédicace au Roi de France écrite pour la 1ère édition de 1536 (reprise dans le 1er volume de l’édition du texte de 1560 par la Société calviniste de France, p. XXIV).

[3]              Alexandre Vinet, Histoire de la littérature française au XIXe siècle, III, p. 392. Vinet milita en faveur de la séparation de l’Eglise et de l’Etat et fut l’un des promoteurs des Eglises Evangéliques Libres dans les pays francophones.




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