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Publié par frère jacques

 

 


Luther et Calvin :
convergences et divergences dans leur relation à la Bible


Dans un dernier temps, j’aimerais mettre en valeur non seulement l’accord, mais aussi la diversité dans l’approche du texte biblique par Luther et Calvin. Une diversité due à leur arrière-plan intellectuel différent, mais aussi à des caractères et des charismes très contrastés que j’ai signalés tout à l’heure. Et cette diversité a perduré au cours des siècles, elle nous accompagne aujourd’hui – à la fois risque et richesse.


          Pour Luther, les livres bibliques n’ont pas tous la même importance, on peut dire qu’il a une perception concentrique du Canon des Ecritures. Il place au centre les textes qui présentent de la façon la plus dense la personne et l’œuvre du Christ pour notre salut, c'est-à-dire les épîtres de Paul aux Romains et aux Galates, l’Evangile et la première épître de Jean. Et puis aussi les Psaumes auxquels il est profondément attaché – il le doit sans doute à son héritage monastique. D’autres livres, dans l’Ancien Testament, mais aussi l’épître de Jacques ou l’Apocalypse, lui paraissent par contre plus périphériques. Il tend à souligner la différence plutôt que l’unité entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance, entre la Loi et la Grâce.

 

Calvin quant à lui, a une vision plus juridique, ou si vous voulez, plus linéaire du Canon. Comme je viens de le dire, il accorde à l’Ancien Testament une importance manifestement plus grande que ne le fait Luther. Ce qui le conduit aussi à accorder plus de place à la loi dans la vie du chrétien et dans la cité, et à l’organisation de la société civile, économique et sociale, comme l’Ancien Testament le fait pour Israël. Il insiste sur l'Ecriture considérée comme un tout.

La Confession de La Rochelle prend soin d’énumérer les soixante six livres canoniques. Un fait révèle une position à l’égard du canon qu’on ne trouve pas chez Luther : son ami Sébastien Castellion, instituteur à Genève, briguait le ministère pastoral. Malgré l’estime évidente qu’il lui portait, Calvin lui refusa l’accès à cette fonction : l’un des plus graves reproches qu’il lui adressa était de ne pas considérer le Cantique des Cantiques comme faisant partie du canon des Ecritures[1].

 

Le Conseil de Ville, suivant l’avis de Calvin, argumenta ainsi : « Nous nous condamnerions pour l’avenir à n’avoir rien à objecter à un autre, s’il s’en présentait un qui voulût en venir à répudier de même l’Ecclésiaste ou les Proverbes ou tout autre livre de la Bible, à moins qu’on en voulût en venir à discuter si le livre est digne ou non du Saint-Esprit. » Cela dit, Calvin est convaincu lui aussi de la centralité de certains textes, notamment l’épître aux Romains.

Il l’écrit dans sa préface à cette épître : les commentateurs anciens et récents « à la vérité ne pouvaient mieux employer leur labeur qu’en cet endroit [c’est-à-dire en cette épître], vu que quiconque la comprendra a comme une ouverture et entrée à l’intelligence de toute l’Ecriture
[2]. »

 

Alors que Luther met de côté l’épître de Jacques qui lui paraît contredire les grandes affirmations pauliniennes sur le salut par la grâce. Calvin conteste cette opinion (sans pour autant citer Luther !) : « Je me demande s’ils veulent tirer en combat saint Jacques avec saint Paul ? S’ils tiennent saint Jacques pour ministre de Christ, il faut prendre sa sentence de telle sorte qu’elle ne se désaccorde point d’avec Christ, qui a parlé par la bouche de saint Paul. (…) Il est certain que l’Esprit ne combat pas contre lui-même » (I.C. III/17/11).

Et Calvin prend la peine d’expliquer longuement comment il est possible d’harmoniser les affirmations en apparence contradictoires des deux apôtres à propos du rapport entre la foi et les œuvres.

 

Mais leurs caractères très contrastés influencent aussi, sur le plan pratique, leur lecture de la Bible. Luther, avec sa forte subjectivité, a une relation passionnée avec le texte biblique. Ainsi il dit à propos de l’épître aux Galates,  son livre préféré : Je suis fiancé avec cette épître, c’est ma Catherine de Bora (c’est le nom de sa femme !).


        Son amour pour la Bible transparaît sans cesse. Il dit : « Quand je suis attaqué par la tentation, je saisis aussitôt une parole de la Bible qui me présente Jésus-Christ. Il n’y a pas d’autre moyen que l’Ecriture pour sentir la consolation et la puissance du Saint-Esprit, comme je l’ai souvent montré et éprouvé moi-même. » Il dit aussi : « Dieu veuille que mes commentaires et ceux de tous mes maîtres disparaissent et que chaque chrétien mette devant lui la seule Ecriture et la pure Parole de Dieu ! Tu vois bien par mes bavardages quelle mesure incomparable ont les paroles de Dieu par rapport à toutes les paroles des hommes. C’est une Parole infinie qui demande à être saisie et considérée dans le silence de l’esprit. »

 

Calvin est plus sobre que Luther dans sa manière de commenter l’Ecriture ; sa formation de juriste humaniste lui donne une méthode d'étude précise et objective, au risque que sa prédication touche moins le cœur de ses auditeurs. Comme ses cours, elle est avant tout une explication du texte biblique, verset par verset (Zwingli, avant lui, l’avait fait à Zurich). Dans la préface à son commentaire de l’épître aux Romains, il énonce ses principes exégétiques : « La principale vertu d’un expositeur consiste en une brièveté facile et qui ne comporte point d’obscurité. (…)

Tout son office consiste en ce seul point, à savoir de bien déclarer et découvrir l’intention de l’auteur qu’il a entrepris d’exposer
[3]. » Cette clarté et cette sobriété, Calvin les met en pratique de façon évidente dans son magnifique commentaire de cette épître.

 

Le refus d’injecter sa subjectivité dans l’explication du texte biblique apparaît lorsqu’il monte dans la chaire de la cathédrale le 13 septembre 1541, peu de jours après son retour à Genève dont il avait été chassé brutalement : « Lorsque je me rendis devant le peuple pour prêcher, dit-il, chacun était en proie à une grande curiosité. Mais passant complètement sous silence la mention des événements que tous, assurément, attendaient, j’exposai en peu de mots les principes de mon ministère, puis, avec brièveté et discrétion, je rappelai la foi et l’intégrité qui m’animaient.

Après cette introduction, je choisis le texte à commenter à l’endroit où je m’étais arrêté (
sous-entendu : avant mon bannissement trois ans plus tôt). Je voulais montrer par là que, plutôt que d’avoir déposé la charge d’enseigner, je l’avais interrompue pour un temps[4]. » Comportement révélateur du caractère du réformateur, mais aussi de sa conception du service de la Parole de Dieu : nos circonstances personnelles ne doivent pas influencer notre écoute et infléchir notre interprétation du texte biblique !
Il se garde de faire intervenir ses sentiments ou ressentiments dans l’analyse du texte sacré.

 

Cela ne contredit pas les lignes de l’Institution chrétienne citées plus haut au sujet du témoignage intérieur du Saint-Esprit : pour Calvin, la Bible n’est pas l’objet d’une étude intellectuelle qui pourrait être menée sans l’implication personnelle du lecteur. Elle est, par sa nature même de Parole divine, un lieu de rencontre avec le Créateur et le Père des croyants ; c’est pourquoi son intériorisation et sa mise en pratique sont une nécessité. On a beaucoup sous-estimé la place du Saint-Esprit dans la théologie de Calvin. Il est évident qu’il a un sens aigu de la majesté et de la transcendance de Dieu.

 

La crainte de Dieu est une donnée fondamentale de sa piété (et peut-être ferait-on bien de réendosser cette dimension aujourd’hui). Dieu est souverain et on ne s’approche pas de Lui avec désinvolture. Il est également vrai que Calvin se méfie de l’illuminisme, et que son caractère ne le pousse pas vers une façon enthousiaste d’extérioriser sa foi. C’est vrai que le culte calviniste, sobre à l’origine, est devenu froid avec le temps.


Si on pense identifier la présence du Saint-Esprit par les manifestations d’une foi expansive et enthousiaste, et dans la recherche du surnaturel, des discernements et révélations, alors, c’est évident, Calvin et le calvinisme sont peu portés sur le Saint-Esprit. Mais ce faisant, a-t-on recours aux véritables critères de l’authenticité de l’action de l’Esprit ? Il est permis d’en douter ! 

 

 Il faut souligner que le Dieu de Calvin n’est pas Allah, mais un Dieu trinitaire. Et si le Dieu de gloire s’est rendu proche et s’est incarné en Christ, il continue de se rendre présent et agit dans le cœur du croyant par le Saint-Esprit : « La conversion est un changement non pas seulement aux œuvres externes, mais aussi en l’âme, une rénovation du cœur. Le renouvellement de vie se fait quand l’Esprit de Dieu, ayant transformé nos âmes en sa sainteté, les dirige tellement à nouvelles pensées et affections qu’on puisse dire qu’elles sont autres qu’elles n’étaient auparavant. »

On pourrait citer beaucoup d’autres textes de Calvin qui montre qu’il est profondément convaincu qu’être chrétien, c’est avoir reçu, par le Saint-Esprit, une implantation de la nature divine dans notre cœur – ce que l’orthodoxie calviniste des siècles suivants
a oublié.

 

Parce qu’elle  est trinitaire,  la théologie de Calvin présente un équilibre remarquable. C’est pourquoi, s’il refuse d’injecter ses états d’âme dans son étude du texte biblique, il ne tient pas pour autant la Bible à distance. Le témoignage intérieur du Saint-Esprit transforme le document littéraire qu’est l’Ecriture sainte en une Parole vivante, et efficace. L’Ecriture sainte et le Saint-Esprit sont étroitement liés dans la foi de Calvin, mais il serait erroné d’en conclure que la lettre de l’Ecriture étouffe l’Esprit. Au contraire, c’est le souffle de l’Esprit qui vivifie l’Ecriture.

 

Pudique quant à ses expériences spirituelles les plus intimes, il ne parle pas autant que Luther de son vécu personnel dans la lecture de la Bible, mais ses sentiments transparaissent dans les conseils qu’il adresse à d’autres. Il insiste sur l’importance de la lecture personnelle de la Bible pour la santé spirituelle des croyants : il faut « s’exercer journellement en l’Ecriture sainte » – elle est « pâture de vie ». Il rappelle au duc de Longueville qu’il doit « appliquer son étude à s’avancer toujours, de plus en plus, en la sainte Parole de Dieu, à lire journellement les saintes instructions qui peuvent édifier en tout bien et vertu. »

A la reine de Navarre il écrit : « Parce qu’il faut connaître pour pouvoir aimer, je vous prie de vous exercer à lire les saintes exhortations qui vous y aideront. Par faute de nous exercer journellement en l’Ecriture sainte, la vérité que nous avions connue s’écoule petit à petit jusqu’à s’évanouir complètement, si ce bon Dieu n’y remédie. » « S’il apparaît, dit-il, que le corps est dans de mauvaises dispositions quand on est dégoûté de la viande, il est certain que l’âme est encore dans un pire état, quand on a perdu le goût et la saveur de la Parole de Dieu. »

 

Souvent, et jusque sur son lit de mort, Calvin insiste sur la nécessité de lire la Bible et de la prêcher avec simplicité. Il dit aux pasteurs de Genève venus prendre congé de lui peu avant sa mort : « Quant à ma doctrine, Dieu m'a fait la grâce d'écrire, ce que j'ai fait le plus fidèlement qu'il m'a été possible et je n'ai pas corrompu sciemment un seul passage de l'Ecriture ; et quand j'eusse bien pu amener des sens subtils, si je me fusse étudié à subtilité, j'ai mis tout cela sous le pied et me suis toujours étudié à simplicité.»

 

Calvin aime la Bible. Calvin respecte la Bible. Calvin consacre le meilleur de son temps et de ses facultés intellectuelles, morales et spirituelles à écouter, à comprendre la Bible, à l’expliquer, à former des hommes capables de la communiquer droitement.

 

*

Luther : « L'Ecriture sainte ne contient pas, comme les gens le pensent, des mots à lire, mais des mots à vivre, qui ne nous sont pas donnés en vue de la spéculation ou de l’imagination, mais en vue de la vie et de l'action. »


Calvin :
« La Parole de Dieu n’est pas pour nous apprendre à babiller, pour nous rendre éloquents et subtils, mais pour réformer nos vies. »

*

Luther : « Les chrétiens doivent être fermement assurés de ceci : l'Ecriture sainte est une lumière bien plus claire que le soleil. »

 
Calvin : « O Seigneur, tu m’as illuminé par la clarté de ton Esprit, tu as mis devant moi ta Parole comme une torche. 

*

Luther : « Aucun homme ne peut percevoir un iota dans l’Ecriture, s’il n’a pas l’Esprit de Dieu. »


Calvin :
« Illuminés par le Saint-Esprit, nous croyons que l'Ecriture est de Dieu. Nous lui soumettons entièrement notre jugement et intelligence, comme à une chose élevée par-dessus la nécessité d'être jugée... Je ne dis autre chose que ce que chaque fidèle expérimente en soi. »


 

  Merci à Jacques Blandenier pour avoir autorisé la publication du texte de la conférence qu’il a donné le 18 avril 2009 à  l’Eglise de la Pelliserie à Genève Suisse.



[1]              Ce n’est pas la seule raison de son refus, mais la principale – celle qui révèle une défaillance quant à la soumission inconditionnelle au canon des Ecritures.

[2]              Commentaire, épître aux Romains, p. 8.

[3]              Jean Calvin, Commentaires sur le Nouveau Testament, Epître aux Romains, Labor & Fides, Genève, 1960, p. 7.

[4]              Lettre 1090, Herminjard, VII, p. 412 (citée par Stauffer, op. cit., p. 52). Cette lettre probablement destinée à un professeur d’hébreu bâlois, a été écrite environ quatre mois après les faits.

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